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Sur les fameux iPad

En tout premier lieu: l'article.

L'article cité en introduction présente un projet d'intégration iPad dans une école secondaire. L'école a prêté 47 iPad valant 750$ chacun à des étudiants pour mettre à l'essai leurs vertus pédagogiques. Coûts de cette mise à l'essai (équipement seulement!): 56250 $US. On apprend plus loin que ce n'est que la pointe de l'iceberg puisque plusieurs écoles se lancent dans ce type de projet et y engloutissent des millions de dollars. Le journaliste met ensuite de l'avant que ce n'est pas la première expérience du genre et qu'il n'y a pas de consensus quant à la pertinence des projets du type "1 portable par enfant". L'article cite ensuite un collègue de Standford qui met partiellement le doigt sur le principal problème de ce type de projet:

“There is very little evidence that kids learn more, faster or better by using these machines,” said Larry Cuban, a professor emeritus of education at Stanford University, who believes that the money would be better spent to recruit, train and retain teachers. “IPads are marvelous tools to engage kids, but then the novelty wears off and you get into hard-core issues of teaching and learning.”

Au début de l'article, on donne plusieurs exemples des motivations soutenant ce projet, mais ils ne sont franchement pas très bons selon moi. D'ailleurs, l'article cite plus loin un autre collègue de l'Université du Michigan:

“You can do everything that the iPad can with existing off-the-shelf technology and hardware for probably $300 to $400 less per device,” Professor Soloway said.

Deux autres citations tirées de l'article attirent mon attention. Il y a d'abord ce directeur d'une école privée qui explique pourquoi il est enchanté de son expérience:

“It has brought individual technology into the classroom without changing the classroom atmosphere,” said Alex Curtis, headmaster of the private Morristown-Beard School in New Jersey, which bought 60 iPads for $36,000 and is considering providing iPads to all students next fall.

L'article se conclut ensuite sur une autre citation qui va dans le même sens. Cette fois, le journaliste cite le directeur de l'école qui lance un projet avec 47 iPad:

“It’s not about a cool application,” Dr. Brenner said. “We are talking about changing the way we do business in the classroom.”

Ensuite: Ce qui me dérange.

Plusieurs choses me dérangent ou m'agacent dans cet article.

D'abord, la majorité des arguments mis de l'avant par l'école au début de l'article ne sont pas spécifiques à l'iPad. Je suis d'accord avec le Professeur Soloway, des ordinateurs portables, téléphones cellulaires intelligents, lecteurs multimédias (iPod et compagnie) et ordinateurs portables bien moins dispendieux pourraient faire la même chose. Alors, pourquoi dépenser autant? Est-ce que la compétence de l'équipe de marketing d'Apple ne serait pas derrière cette décision? Est-ce que ce ne serait pas une question de "mode"? Si mes deux dernières questions provoquent la moindre hésitation, alors les décisions de ces institutions scolaires devraient être reconsidérées...

Mais il n'y a pas que le prix... On choisit volontairement d'investir dans une technologie et des applications propriétaires. Ces institutions scolaires seront par la suite dépendantes du bon vouloir des compagnies qui produisent souvent des applications en fonction de la majorité, sans se soucier des besoins spécifiques d'une institution ou d'un enseignant et qui refusent de partager leur code source pour vous permettre d'adapter ou d'ajuster une application à vos besoins ou à ceux des apprenants. Même s'ils vous permettaient éventuellement de jouer dans le code source, il y a fort à parier que vous ne pourriez pas partager le résultat de vos efforts avec vos pairs. Et si vous aviez le droit de partager, vos pairs devraient eux aussi acheter du matériel et des logiciels propriétaires pour bénéficier de vos efforts. Tout ça va à l'encontre des valeurs que je veux promouvoir en éducation et de celle d'une méthode pédagogique ouverte. Je crois que nous ne saurons jamais à quel point le partage et la collaboration sont des outils puissants d'apprentissage tant et aussi longtemps que les enseignants et les institutions scolaires ne s'y mettront pas eux aussi et ne donneront pas l'exemple. Alors seulement nous pourrons mesurer la puissance des méthodes pédagogiques ouvertes et collaboratives. J'ai récemment écrit un billet à propos des logiciels libres, peut-être voudrez-vous le lire...

Ce qui me dérange ensuite est que l'on accorde autant d'importance à la technologie. C'est toujours la même chose! Dans quelques mois, on va conclure que ça fonctionne bien dans une école et mal dans l'autre. On va faire une analyse bête et stupide de la situation et conclure qu'il n'y a pas de preuves concluantes que les TIC favorisent l'apprentissage. Dans cette analyse vraiment stupide, probablement menée par des personnes qui ne sont pas des spécialistes en intégration PÉDAGOGIQUE des TIC et interprétée par des personnes qui n'ont pas été formées en éducation ou dont les préoccupations sont surtout politiques ou administratives, on va oublier de prendre en compte les méthodes et approches pédagogiques mises de l'avant. Ça m'irrite vraiment beaucoup, car la pédagogie est au coeur du problème. Ça fait au moins 20 ans que l'on sait que les TIC sont des outils et, comme un marteau, on peut bien les utiliser ou mal les utiliser. Le résultat a peu à voir avec l'outil puisqu'on pourrait probablement réussir mieux ou équivalent avec d'autres outils. Comme je le dis souvent en classe, je peux utiliser mon marteau pour construire une belle maison ou pour frapper sur la tête de ceux qui passent près de moi... C'est la même chose pour les enseignants, qu'ils utilisent un iPad ou un ultraportable à 300$, ils peuvent mettre en place des conditions favorisant l'apprentissage ou non.

Ce que j'aime de l'article

Ce que j'aime de cet article est assez simple: on parle de TIC, on intègre des TIC à l'école! L'auteur de l'article a aussi présenté aux parents et aux lecteurs les deux côtés de la médaille, le positif et le négatif.

Je dois aussi avouer qu'Apple propose des produits intéressants. Dans le passé, c'est la compagnie qui a le mieux réussi à intégrer ou lier ses applications les unes aux autres. Ces applications sont drôlement efficaces. Ils ont aussi eu du succès avec la convivialité et la stabilité de leurs produits. Finalement, l'iPad est une innovation intéressante. Par contre, Apple a dû ouvrir la porte à des gens de l'extérieur pour produire les applications en nombre suffisant à créer un engouement. Pensez au buzz médiatique créer autour du nombre grandissant d'applications disponibles dans le iStore... Il y a donc de plus en plus de chance que l'on retrouve des applications inachevées, inutiles, qui ne fonctionnent pas nécessairement très bien ou qui n’interagissent pas très bien avec les autres applications du iPad. Toutes les compagnies ne sont pas aussi efficaces et soucieuses de leur image qu'Apple. Pour créer ce buzz médiatique autour du iPad, Apple a peut-être vendu son âme au diable?

Finalement: Les idées que ça me donne...

Et si on laissait les éducateurs et les administrateurs scolaires faire même si on sait que c'est une mauvaise idée ou sans leur offrir de conseils? Encore pire, et si on les encourageait? Bon, la moitié des écoles vont probablement se planter, ne réussiront probablement pas à bien intégrer les TIC et nous aurons dépensé plein d'argent... Pourquoi?

  • On aura négligé la formation.
  • Le soutien techno-pédagogique sera insuffisant ou ne sera pas disponible suffisamment rapidement.
  • L'investissement initial sera important, mais pas suffisant pour réellement combler les besoins réels.
  • On n'aura plus d'argent pour renouveler l'équipement ou acheter les nouvelles applications nécessaires.
  • On utilisera les TIC avec des approches pédagogiques qui ne conviennent pas à ces outils.
  • ...

Mais l'autre moitié? Imaginez combien de jeunes nous pourrions toucher! De plus, nous aurions probablement créé des attentes chez les apprenants de la première moitié qui forceraient ces éducateurs et administrateurs à réessayer... Est-ce que l'on pourrait initier une révolution par le bas de la pyramide en attisant le feu des attentes des apprenants?

Est-ce que le risque en vaut la chandelle? Et le coût (politique, éducatif, monétaire...) de cette tentative? Dois-je encourager les gens autour de moi à intégrer les TIC à tout prix?


***Merci à @zecool qui nous a pointé vers cet article. Il nous a aussi proposé de lire cette excellente réponse à l'article du New York Times.

pgiroux

Auteur: pgiroux

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Commentaires (5)

François Guitéq François Guitéq ·  07 janvier 2011, 3:12:38 PM

Je suis assez d'accord avec Cathy Davidson (http://www.hastac.org/blogs/cathy-d...) qui affirme qu'il ne sert à rien de donner des iPads aux élèves si on ne change pas d'abord l'école. D'ici là, on commencera par s'éloigner du modèle de l'implantation uniforme dans les écoles. La notion de libre-choix ne sera pas sans séduire un défenseur du logiciel libre, tel que toi.

L'idée du libre choix technique n'est pas aussi irréalisable qu'on peut le croire. C'est d'ailleurs la voie que s'apprête à prendre une cohorte de l'école De Rochebelle (http://www.derochebelle.qc.ca/), à Québec. Plutôt que de miser sur un seul outil, l'école propose d’adopter une politique de laisser l’usager choisir son type d’ordinateur. Le projet pourrait voir le jour l’année prochaine. Dans un tel contexte, on verrait certainement plusieurs élèves opter pour le iPad. Dès lors que les élèves arriveront avec leurs portables, la question de la formation des enseignants prendra un tout autre sens.

Un peu par égoïsme sans doute, je fais un lien vers un billet où j'ai aussi traité du iPad à l'école : http://www.francoisguite.com/2010/0...

Ytsejamer (Stéphane Allaire) Ytsejamer (Stéphane Allaire) ·  08 janvier 2011, 11:06:31 AM

Cette idée de libre choix de l'ordinateur me plait beaucoup et je suis d'accord avec François pour dire qu'elle n'est pas si irréaliste. La tendance est au fonctionnement par le web, ce qui facilite grandement la compatibilité interplateforme.

Je trouve la philosophie du logiciel libre intéressante d'un point de vue conceptuel mais je doute encore de sa viabilité au plan opérationnel en éducation. Pour l'aspect logiciel j'entends. L'éducation a besoin de «bons» outils conçus par des gens qui connaissent les principes d'apprentissage. Ces outils sont extrêmement rares présentement et, malheureusement, la plupart des blogues et wikis ne font pas partie de cette catégorie à mon avis. Évidemment, ça ne signifie pas qu'on ne doive pas les utiliser à l'école et dans la classe.

Pour en revenir aux logiciels libres, ce n'est pas le travail de l'enseignant ni du conseiller pédagogique que d'adapter la programmation des logiciels. La plupart ne sont pas intéressés par cela et n'ont pas les connaissances requises pour le faire. Cela se comprend et on ne peut leur en vouloir car leur travail n'est pas celui-là. Je ne pense pas qu'il devrait l'être non plus. Leur «job» est plutôt de faire une utilisation efficace et réfléchie de ces outils, à des fins d'apprentissage pour les élèves notamment. Cela dit, des pédagogues auraient certainement intérêt à aiguiller davantage des informaticiens dans le design des outils.

Dans mes propres choix de pédagogue, j'aurai toujours tendance à privilégier un outil fermé conçu spécialement pour l'éducation qu'un outil ouvert qui n'est pas conçu pour une utilisation éducative spécifique. Évidemment, tant mieux si l'outil est ouvert et conçu de façon intentionnelle à partir de principes pédagogiques. Mais l'aspect téléologique de l'outil, son adéquation avec un cadre théorique avoué et la convivialité qu'il offre pour accomplir quelque chose est plus important à mes yeux qu'une philosophie qui demeure trop souvent au niveau du discours.

Personnellement, je crois que ce qui doit être libre, ce sont les artefacts que les individus et les communautés créés à l'aide des outils, bien davantage que les outils eux-mêmes. Le véritable potentiel de démocratisation des connaissances d'Internet, il est là à mon avis.

Patrick Giroux Patrick Giroux ·  11 janvier 2011, 12:00:09 PM

Le dernier commentaire de Stéphane me laisse un arrière-gout désagréable. Je suis parfois en accord avec ton point de vue, mais pas toujours...

J'ai souvent l'impression que les gens manquent d'information concernant les logiciels libres. Par exemple, les bons outils libres ne manquent pas. Ils sont nombreux et grandement efficaces. Il existe, de plus, des ensembles de logiciels libres tout à fait viables et faciles à exploiter qui ont été élaborés par des organismes dont c'est la raison d'être (donc pas nécessairement des enseignants, mais des personnes qui s'intéressent à l'éducation). Ces ensembles de logiciels libres sont faciles à distribuer et utiliser et ne contiennent que des logiciels, des guides libres et de l'information concernant les fonctions et usages des outils. Ex: http://framadvd.org/framadvd_ecole....

Quant à la philosophie qui demeure trop souvent au niveau du discours, c'est justement pour cela que je prône l'UTILISATION du logiciel libre ET des méthodes pédagogiques qui favorisent l'échange, la collaboration, la co-construction, le partage. Les valeurs derrière le mouvement du logiciel libre ou de manière plus large, de l'open source, demeureront au niveau du discours aussi longtemps que les enseignants refuseront de les mettre réellement en application dans l'ensemble de leurs choix ayant des conséquences pédagogiques. Je ne veux pas devenir dogmatique. D'autres choix existent. J'ai cependant l'impression que l'on néglige trop souvent la viabilité et l'utilisabilité des logiciels libres. On se prive ainsi de solutions gratuites qui pourraient libérer des ressources pouvant servir à combler d'autres besoins.

jean paul jacquel jean paul jacquel ·  14 janvier 2011, 3:57:30 AM

D'un point d'enseignant je trouve que l'iPad procure une facilité, un confort et une sécurité apprèciable. Qu'il soit question de démarrer une leçon ou un TD dans des délais décents ou de laisser les élèves chercher sur le net et communiquer entre eux, il représente un progrès certain.
Je crois que la question des applications commence à perdre un peu de sa pertinence dans la mesure où l'enjeu pour l'éducation se situe de plus en plus en plus à l'intersection du web et de la classe et que les applications rèsidentes risquent de devenir moins nécessaires ou devenir d'une telle complexité qu'elle relèveront d'une compétence différente.
J'ai connu, en France, l'époque où les enseignants créaient des programmes pour des appareils rudimentaires (MO5 et TO7 de Thompson) fonctionnant en réseau. La création de logiciels a été un grand moment de créativité et d'amusement. Au final très peu d'entre-eux ont survécu et quelques rares collègues ont eu la chance de s'appercevoir qu'ils avaient là une vocation et sont passés professionnels. Mais toute la création de cette époque a été faite dans le sens d'un discours pédaogique centré sur la parole du maître, sur une pédagogie de la diffusion. Vous avez tout à fait raison, me semble-t-il, d'insister sur le fait qu'il y a besoin d'une pédagogie adaptée mais je crois que l'adoption de cette pédagogie précède l'usage des TIC en classe. Je crois aussi que le web 2.0 nous propose des modèles extrêmement pertinents en matière de pédagogie active et de mutualisation des savoirs.

Patrick Giroux Patrick Giroux ·  14 janvier 2011, 10:18:37 AM

Il y a beaucoup d'idées et de contenus dans ce dernier commentaire. Je vais y réfléchir. Ça alimente mes réflexions... Il y a probablement un lien à faire avec la conversation que j'ai entretenu par courriel avec Stéphane à propos de son commentaire. Une suite plus tard ou dans un autre billet.

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